Sans moi c'est l'histoire de deux femmes, l'une mère de deux enfants, un peu perdue, parfois déprimée, fatiguée de sa vie. L'autre, fille de la rue, ancienne toxico et prostituée, mais ingénue et pleine de vie. Celle-ci, Olivia, débarque dans la vie de la première ( dont on ne sait pas le nom, en partie parqu'elle est la naratrice, en partie pour un autre raison mais je l'aborderais plus tard) comme babysitter et s'installe chez elle. Entre les deux se noue alors un lien étrange : violent et tendre, exclusif et libre, parfois même qui oscille entre amoureux et amical. Et Olivia va boulverser les principes, les acquis de cette femme, sa patron, sa logeuse, son amie.
J'en viens par là à un point important du livre : tout n'est pas blanc ou noir, et plus encore le blanc n'est pas le contraire du noir ! Et parfois cela peut être dérégeant, quand sont exposés de façon clair chaque petite concession que l'on fait dans notre vie et qui use, chaque petit écart que l'on se permet et qui finit par nous éloigné de notre humanité ou plus sûrement de notre sens moral. Et je rejoins maintenant la deuxième raison de l'absence de nom de la mère. Elle raconte certes ! mais plus encore elle est 'nous', un 'on' anonyme, pluriel, qui de ce fait nous parle, nous concerne, nous implique et a fortiori nous dérange. Car quand la mère s'accommode, c'est notre propre reflet que l'on voit.
Je pourrais peut-être dire deux mots de l'écriture en elle-même. Comme cela se voit parfois (pour ne pas dire souvent), on ne peut guère parler d'écrivains, mais de romanciers. La nuance, elle est justement dans l'écriture. Ici, Marie Desplechin manie les mots de façon habile et naturel, ce qui donne un résultat plaisant.
Et voilà, pour finir, l'extrait :
"Plus généralement, j'avais constaté avec stupéfaction que le nom de Marx lui était inconnu, comme ceux de Jaurès, Gutenberg, Tchékhov ou Roosevelt, Staline, Baudelaire ou Martin Luther King. Elle ignorait tout du siècle et de ses guerres. Elle ne savait pas qui gouvernait la France. L'histoire glissait sur elle comme de l'eau sur des plumes de canards. Il y avait quelque chose de très beau dans cette inestimable ignorance. Du moins je pensait ainsi parce que je l'aimais. Et parce que je lui étais reconnaissante de m'apprendre que l'on pouvait vivre au milieu des hommes sans rien connaître de leur histoire. "
Marie Desplechin, Sans Moi.